Droits sociaux et inégalités en Afrique : qui bénéficie réellement du développement ?
Droits sociaux et inégalités en Afrique : qui bénéficie réellement du développement ?
L’accès à l’école, aux soins et à une protection sociale progresse, mais les moyennes continentales masquent de profondes disparités. Les données disponibles montrent que le développement ne bénéficie pas encore de façon égale aux populations, et que le lieu de naissance, le revenu ou le genre pèsent toujours sur l’accès aux services essentiels.
Une amélioration d’ensemble ne signifie pas que chacun avance au même rythme. Pour mesurer les progrès sociaux, il faut donc regarder qui accède effectivement aux services, qui en reste exclu et si les ménages peuvent faire face aux dépenses sans s’endetter ou renoncer à d’autres besoins.
La réduction des inégalités conditionne les progrès sociaux.

Dans son analyse de l’Afrique subsaharienne, la Banque mondiale souligne que l’accès inégal à l’emploi, au financement, à l’éducation et aux soins contribue à entretenir les inégalités et à ralentir la réduction de la pauvreté. Les écarts se forment tôt : l’origine sociale et le lieu de naissance influencent les possibilités de terminer l’école, d’obtenir un emploi rémunérateur ou d’accéder à des services de qualité.
Cela aide à comprendre pourquoi la croissance économique ne se traduit pas toujours par une amélioration équivalente des conditions de vie. Lorsque les emplois décents et les services publics restent concentrés dans certains territoires ou accessibles surtout aux ménages ayant les moyens de payer, les bénéfices du développement se répartissent de façon inégale. Les personnes qui cumulent plusieurs obstacles — faibles revenus, résidence rurale, handicap ou responsabilités familiales — disposent de moins de possibilités pour en sortir.
La question n’est donc pas seulement de savoir si des services existent, mais s’ils sont accessibles, abordables et de qualité pour les personnes qui en ont le plus besoin. Cette distinction est essentielle : être inscrit à l’école ne garantit pas les apprentissages ; la présence d’un établissement de santé ne garantit pas qu’un ménage puisse payer les soins ; l’existence d’un programme social ne signifie pas que les travailleurs de l’économie informelle y ont accès.
L’accès à l’école ne garantit pas encore l’apprentissage.
L’éducation demeure l’un des domaines où l’ampleur des besoins est la plus visible. Le tableau de bord africain de l’Objectif de développement durable 4, publié par l’Institut de statistique de l’UNESCO, estime à 118 millions le nombre d’enfants, d’adolescents et de jeunes non scolarisés en Afrique. En parallèle, 74 % des pays africains ont établi au moins une référence nationale pour suivre leurs objectifs éducatifs. Le suivi s’organise donc, mais la privation scolaire reste massive.
Le nombre de personnes hors de l’école ne résume toutefois pas les difficultés éducatives. La qualité des apprentissages, la disponibilité d’enseignants qualifiés, les infrastructures et les conditions de sécurité déterminent aussi ce que les élèves peuvent réellement apprendre. Des enfants peuvent être inscrits tout en progressant peu, ou quitter l’école lorsque les coûts indirects, l’éloignement, les crises ou les responsabilités domestiques rendent leur présence difficile.
Les inégalités d’accès se transmettent ainsi d’une génération à l’autre. Les enfants des ménages les plus pauvres disposent souvent de moins de ressources pour poursuivre leurs études, alors que les filles, les enfants vivant dans des zones isolées et ceux touchés par les conflits rencontrent des obstacles spécifiques. Pour que les progrès en matière de scolarisation élargissent réellement les perspectives, il faut donc agir à la fois sur l’accès, le maintien à l’école et la qualité de l’enseignement.
La santé progresse, mais son coût reste un obstacle
L’indice de couverture des services de santé universelle dans la Région africaine de l’OMS est passé de 30 points en 2000 à 51 en 2023, sur une échelle de 0 à 100. Cette progression témoigne d’avancées dans la disponibilité des services essentiels, mais l’indice est resté inférieur à 50 durant plusieurs années avant de remonter. Il mesure la couverture de services suivis par l’OMS ; il ne signifie pas que 51 % de la population bénéficie effectivement de tous les soins nécessaires.
Les résultats varient fortement entre pays : l’écart entre les scores les plus élevés et les plus faibles de la Région africaine atteint environ 54 points. Les moyennes régionales peuvent donc donner une image trop favorable de la situation dans les grands pays où une part importante de la population vit avec une couverture limitée.
Même lorsqu’un service existe, son coût peut empêcher d’y recourir ou fragiliser le budget du ménage. Selon le Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique, en 2022, plus de 423 millions de personnes dans la région ont subi des difficultés financières liées aux paiements directs de santé ; plus de 384 millions ont été poussées dans la pauvreté ou appauvries davantage par ces dépenses. Ces estimations portent sur les paiements à la charge des ménages et montrent que l’accès aux soins dépend aussi de la protection financière.
La couverture sanitaire universelle exige donc que les services soient disponibles sans que la maladie oblige les familles à choisir entre se soigner, se nourrir, payer le logement ou maintenir les enfants à l’école. Le renforcement des soins de santé primaires et la réduction des paiements directs sont des leviers essentiels pour rapprocher les progrès sanitaires des besoins réels.
La protection sociale laisse encore une grande partie des habitants de côté

La protection sociale peut amortir la perte d’un revenu, soutenir les familles, protéger les personnes âgées ou aider les personnes en situation de handicap. Pourtant, selon l’Organisation internationale du Travail, la part de la population africaine bénéficiant d’au moins une prestation de protection sociale n’était que de 19,1 % en 2023, contre 52,4 % dans le monde. Le taux africain a progressé depuis 2015, où il s’élevait à 15,2 %, mais plus de quatre personnes sur cinq restaient sans couverture.
Cette faible couverture tient notamment à la place importante de l’emploi informel, dont les travailleurs ne cotisent pas toujours aux dispositifs liés à un contrat salarié. Elle révèle également que les régimes contributifs, à eux seuls, ne peuvent atteindre toute la population. Des mécanismes non contributifs — allocations, pensions sociales, aides ciblées ou couverture de santé — sont nécessaires pour protéger les personnes qui restent en dehors des systèmes classiques.
La protection sociale a aussi une fonction de développement. Elle aide les ménages à faire face aux chocs économiques ou climatiques sans vendre leurs biens, retirer les enfants de l’école ou renoncer aux soins. Pour jouer ce rôle, les prestations doivent être suffisamment prévisibles, adaptées aux besoins et financées dans la durée.
Faire des droits sociaux une réalité accessible
Les indicateurs mettent en évidence des progrès, mais aussi leur portée limitée : 118 millions de jeunes Africains ne sont pas scolarisés, la couverture des soins progresse avec de fortes variations entre pays et moins d’un cinquième de la population bénéficie d’au moins une prestation sociale. Ensemble, ces données montrent que l’enjeu n’est pas seulement d’accroître l’offre de services ; il est de réduire les obstacles financiers, territoriaux et sociaux qui empêchent les populations d’en bénéficier.
Pour l’AMD, les politiques de développement doivent être évaluées à partir de leurs effets sur l’accès réel aux droits sociaux. Cela implique de mieux cibler les territoires et les groupes laissés à l’écart, de renforcer des services publics de qualité et de bâtir des systèmes de protection qui couvrent aussi les travailleurs informels et les ménages vulnérables. La croissance ne devient un progrès partagé que lorsque ses bénéfices améliorent concrètement la santé, l’éducation, la sécurité économique et les perspectives de chacun.
Morgan CHOKI