Indice de capital humain : ce que dit la Banque mondiale
Article ONU

Indice de capital humain : ce que dit la Banque mondiale

 

Une économie peut accroître sa production, construire des infrastructures et attirer des investissements tout en laissant une partie de son potentiel inexploité si sa population grandit en mauvaise santé, apprend insuffisamment ou accède à des emplois qui développent peu les compétences. C’est cette perte souvent invisible que la Banque mondiale cherche à mesurer à travers son Indice de capital humain, profondément élargi en 2026.

 

Mesurer ce qu’une société permet réellement de construire

Le capital humain regroupe la santé, les connaissances, les compétences et l’expérience qu’une personne accumule au cours de sa vie.

Lorsque la Banque mondiale a lancé son Indice de capital humain (HCI) en 2018, elle cherchait à rendre visible une réalité que les indicateurs économiques classiques saisissent mal : les conditions de santé et d’éducation reçues pendant l’enfance influencent durablement les possibilités économiques futures.

L’indice initial suivait donc le parcours d’un enfant jusqu’à l’âge adulte, en intégrant notamment survie, scolarisation, apprentissages et santé.

Cette approche pose une question différente de celle du revenu national : quelles capacités une société permet-elle réellement à ses citoyens de développer ?

Une mauvaise nutrition, plusieurs années d’école sans apprentissages suffisants ou un accès limité aux soins ne constituent pas seulement des difficultés immédiates. Leurs effets peuvent se prolonger sur des décennies, réduire la productivité future et limiter les possibilités professionnelles.

L’intérêt de l’indice tient précisément à cela : rendre visible ce qui aurait pu être construit mais ne l’a pas été.

 

En 2026, l’indice change de dimension

En février 2026, la Banque mondiale a lancé le Human Capital Index Plus — HCI+, une version élargie qui suit désormais l’accumulation du capital humain depuis la naissance jusqu’à la vie professionnelle.

Le changement est important.

L’ancien indice insistait essentiellement sur la santé et l’éducation avant l’entrée sur le marché du travail. Le HCI+ intègre désormais également l’emploi et l’apprentissage acquis au cours de la vie professionnelle. Il repose ainsi sur trois grands ensembles : santé, éducation et emploi.

Cette évolution part d’un constat simple : une personne ne cesse pas d’apprendre lorsqu’elle quitte l’école. Le travail peut lui permettre d’acquérir de nouvelles compétences, de gagner en expérience et d’accroître progressivement sa productivité.

À l’inverse, plusieurs décennies passées dans un emploi offrant peu de formation, peu de progression et peu d’exposition à de nouvelles compétences peuvent freiner cette accumulation.

Le nouvel indice change donc la lecture du capital humain : former les personnes ne suffit pas si l’économie ne leur offre ensuite aucun environnement où leurs capacités peuvent être utilisées et approfondies.

 

Les déficits de capital humain se paient sur plusieurs décennies

Le rapport 2026 de la Banque mondiale, Building Human Capital Where It Matters: Homes, Neighborhoods and Workplaces, donne une mesure particulièrement forte de cet enjeu.

Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, les déficits actuels en santé, apprentissage et développement des compétences dans le travail pourraient représenter une perte équivalente à 51 % des revenus futurs du travail. Entre 2010 et 2025, 86 des 129 pays étudiés ont connu une dégradation dans au moins l’un de ces domaines.

Ces chiffres montrent qu’une augmentation du revenu national ne garantit pas automatiquement une amélioration des capacités humaines.

Un pays peut élargir l’accès à l’école sans garantir des apprentissages solides. Il peut créer davantage d’activités sans que ces emplois favorisent réellement l’acquisition de compétences. Il peut progresser économiquement tout en laissant persister des déficits de nutrition ou de santé.

Le capital humain oblige donc à regarder la qualité de ce qui se construit derrière les indicateurs de croissance.

Il introduit également une dimension temporelle essentielle : une faiblesse qui apparaît aujourd’hui peut continuer de peser sur les revenus, la productivité et les perspectives sociales pendant plusieurs décennies.

 

 

En Afrique, le potentiel démographique dépend de la qualité des investissements humains

Cette question prend une importance particulière en Afrique, où la population en âge de travailler continuera d’augmenter fortement dans les prochaines décennies.

Une population jeune peut devenir un puissant moteur économique lorsqu’elle bénéficie d’une bonne santé, d’apprentissages solides et de possibilités professionnelles permettant de développer les compétences acquises.

Mais le potentiel démographique ne produit pas automatiquement un dividende économique.

Si les jeunes arrivent sur le marché du travail avec des apprentissages insuffisants, une santé fragile ou des qualifications peu adaptées, et qu’ils accèdent ensuite principalement à des activités faiblement productives, une partie importante de ce potentiel reste inexploitable.

Les nouvelles données du HCI+ permettent désormais aux pays de comparer plus précisément leurs performances dans les domaines de la santé, de l’éducation, des compétences et du travail. Les profils nationaux sont disponibles pour 159 pays.

Cette approche est particulièrement utile pour les économies africaines parce qu’elle déplace la question.

Il ne s’agit plus seulement de demander combien de jeunes entreront sur le marché du travail, mais également : dans quelles conditions auront-ils grandi, ce qu’auront-ils réellement appris et quels emplois leur permettront-ils de continuer à progresser ?

La qualité des investissements humains devient ainsi une condition de la transformation économique elle-même.

 

De l’enfance au travail : les capacités se construisent tout au long de la vie

L’un des apports majeurs du rapport 2026 est précisément de montrer que le capital humain ne se construit pas uniquement dans les écoles et les centres de santé.

La Banque mondiale identifie trois espaces déterminants : le foyer, le quartier et le lieu de travail.

Le foyer influence très tôt la nutrition, la stimulation, la santé et les apprentissages. Le quartier conditionne l’accès à des écoles de qualité, aux soins, à des infrastructures sûres et à des possibilités économiques. Le lieu de travail peut ensuite devenir un espace majeur d’apprentissage et de perfectionnement.

Le rapport estime d’ailleurs qu’une part considérable du capital humain continue de se construire dans la vie professionnelle, alors que de nombreux emplois dans les pays à revenu faible ou intermédiaire offrent encore peu de possibilités de formation et de progression.

Cette vision rapproche directement le capital humain de plusieurs enjeux du développement durable.

Santé, éducation et travail décent ne fonctionnent pas séparément. Un enfant en mauvaise santé apprend plus difficilement. Une personne peu formée accède plus difficilement à un emploi productif. Un travail sans possibilité de progression peut ensuite limiter l’acquisition de nouvelles compétences.

Le capital humain se construit donc par continuité.

Cette lecture permet également de comprendre la limite de l’indice : le HCI+ mesure principalement la relation entre santé, éducation, emploi et productivité future. Il ne résume pas toutes les dimensions du développement humain, comme la dignité, les libertés, la participation citoyenne ou la vie culturelle.

Son intérêt n’est donc pas de mesurer la valeur d’une personne, mais de révéler les capacités qu’une société contribue à développer — ou qu’elle laisse inexploitées.

 

Faire des capacités humaines une priorité de long terme

Pour l’AMD, la principale leçon du nouvel indice réside dans cette continuité. Le potentiel humain ne se construit ni dans un ministère isolé ni sur une seule période budgétaire. Il commence dès l’enfance, dépend de la santé et des apprentissages, se poursuit par les compétences et continue de se renforcer ou de se fragiliser tout au long de la vie professionnelle.

Le développement ne peut dès lors être apprécié uniquement à partir de ce qu’une économie produit aujourd’hui. Il doit également être interrogé à partir de ce qu’elle permet aux générations présentes et futures de devenir. C’est là que le HCI+ apporte son éclairage le plus utile : les pertes de capital humain sont souvent discrètes lorsqu’elles apparaissent, mais leurs conséquences peuvent accompagner une société pendant des décennies.

 

Morgan CHOKI